La Recherche

Les compétences de recherche en sciences humaines et sociales d’approche empirique font partie du métier de chercheur. Cet apprentissage, formé au cours du doctorat, permet d’enrichir une autre activité professionnelle d’un regard complémentaire. Il est donc fréquent que des chercheurs aient une pratique de terrain à côté de leurs travaux, ou après leur soutenance de thèse.

A quelles compétences correspond le métier de chercheur ?

Les représentations sociales nous renvoient généralement l’image d’un savant fou un peu excentrique pour un chercheur en « sciences dures », et celle d’un universitaire incompréhensible et pédant pour un chercheur en sciences humaines et sociales. Exceptés quelques choix capillaires incertains, la réalité est heureusement toute autre.

En réalité, les chercheurs (c’est-à-dire ceux ayant validé un doctorat) malgré un manque de reconnaissance de la valeur de leur diplôme, acquièrent spontanément différentes compétences professionnelles dans le cadre de leur travail :

« Eurêka ! »

Compétences principales

  • Recherche d’information. Le chercheur apprend dès sa formation comment effectuer une recherche d’information exhaustive et approfondie sur un sujet donné. C’est notamment l’objet de la revue de littérature. Grâce à des compétences de veille informationnelle, qui lui permettent de se tenir à jour sur les évolutions de son sujet, il dispose aussi d’une capacité à se remettre en question. Les chercheurs sont donc généralement performants en gestion de l’innovation.
  • Gestion de problématiques complexes, résolution de problèmes. Le travail de recherche est souvent complexe à différentes étapes : compréhension de la littérature scientifique, conception de projet, préparation administrative de la recherche, exécution du protocole, traitement et analyse des résultats, rédaction, communication … Le chercheur apprend donc à gérer des situations intellectuelles et pratiques complexes. Il doit aussi faire preuve de réactivité, voire de créativité, pour résoudre les problèmes qui se présentent, ce qui lui donne de bonnes facultés d’adaptation.
  • Gestion de projets. Malgré des temps de travail en équipe, les doctorants et chercheurs sont généralement seuls pour piloter leurs projets, en autonomie. Cela implique de bonnes compétences de planification et de gestion du temps. La gestion de tels projets exige également une politique de gestion des données de recherche. Ce type de responsabilités favorise les professionnels qui font preuve de rigueur.
  • Communication écrite et orale. Le projet de recherche n’est jamais mené pour rester à l’abri du monde, et implique une communication écrite (publication d’articles scientifiques) et orale (participation à des congrès, conférences, vulgarisation …). Les doctorants et chercheurs sont donc également capables d’utiliser un anglais professionnel et technique, et de maîtriser les codes de la rédaction scientifique.

Compétences annexes

  • Esprit critique. Pour concevoir un projet de recherche, des connaissances en épistémologie, voire en philosophie des sciences, sont nécessaires. Associées aux compétences de recherche d’informations, elles aident au développement d’un esprit critique qui peut se généraliser à tous les domaines de vie. L’esprit critique des chercheurs leur permet de mettre à l’épreuve les informations qu’ils rencontrent, notamment à l’aide d’un important travail sur leurs sources.
  • Ouverture d’esprit. La recherche scientifique amène à la confrontation de diverses idées (théories adverses, disciplines complémentaires …) et populations (autres chercheurs, populations de participants …). En conséquence, le chercheur fait donc preuve d’une bonne ouverture d’esprit ! En général, il est également capable d’une prise de risques pour accéder à des projets avant-gardistes ou innovants.
  • Fondations de projets. À titre plus secondaire, mais néanmoins important, d’autres compétences sont nécessaires pour mener une recherche à terme. Le chercheur sait généralement développer et entretenir un réseau de pairs, et rechercher des financements de projet.

Quel est mon sujet de thèse ?

Apprentissage et expérience

Dans le cadre de mon doctorat, je m’intéresse à l’application des théories du conditionnement à la criminologie. En psychologie, on sait que nos différentes façons d’apprendre (l’imitation, le conditionnement, etc.), nos mécanismes d’apprentissage, expliquent que l’on acquière de l’expérience.

Cette expérience va influencer nos comportements futurs, quelque soit le domaine de vie :
– « Je ne referai plus ça, ça s’est très mal passé la dernière fois… »
– « Il faut que je réessaie ça d’une manière un peu différente, parce que la dernière fois je n’étais pas loin d’y arriver, mais ce n’était pas encore ça ! »
– « J’ai réfléchi à cette nouvelle technique, et j’aimerais bien vérifier si elle marche. »
– « J’aurais bien aimé t’accompagner, mais ça me fait trop peur, donc ce sera sans moi ! »
– « En arrivant, j’avais un peu la trouille, mais finalement, tout s’est bien passé et c’était amusant… Je renouvellerai l’expérience. »
Qu’il s’agisse d’une recette de cuisine, d’un sport, d’une conversation, d’un problème de mathématiques … on acquiert de l’expérience par conditionnement, ce qui va modifier nos pensées (celles qui nous viennent automatiquement, et celles qui nous viennent en faisant un effort volontaire de réflexion), nos émotions (y compris les sensations corporelles qui les accompagnent), et nos tendances à réagir de telle ou telle manière (réflexes, comportements).
En d’autres termes, nos apprentissages vont influencer plus tard notre manière de prendre des décisions dans une situation. Ces interactions entre l’individu et son environnement sont à la base des thérapies cognitivo-comportementales.

Pont entre psychologie et criminologie

Ces mécanismes d’apprentissage sont très connus en psychologie, mais pratiquement pas en criminologie. En effet, d’habitude, les connaissances scientifiques s’acquièrent par expérimentation : je provoque quelque chose, et j’observe si cela fonctionne, en m’aidant de calculs statistiques. En criminologie, il est très difficile de procéder à des expérimentations pour des raisons éthiques, puisque le comportement que l’on risque de provoquer est… le crime !
Pour cette raison, les théories du conditionnement, qui expliquent assez finement comment nos expériences passées influencent notre manière de comprendre, vivre et réagir dans des situations identiques ou nouvelles, n’ont pas été étudiées en criminologie.

Si j’essaie de cambrioler une maison, et que je trouve une porte déverrouillée amenant vers 10 000 € en liquide, je serai très content·e et retenterai sûrement l’expérience plus tard, une fois que j’aurai tout dépensé.
Si j’essaie de cambrioler une maison, mets 45 minutes à crocheter une porte, et tombe sur un énorme chien de garde dont l’attaque me vaudra 6 points de suture, il est probable que je ne réessaie pas tout de suite…

Cette théorie semble très intuitive, mais n’a pas encore été prouvée scientifiquement en criminologie. Il s’agit donc de mon sujet de thèse.
Ce sujet de recherche fait un pont entre la psychologie (nos apprentissages, qui font varier le sujet d’intérêt : ce qu’on appelle la variable indépendante), et la criminologie (les comportements criminels, ou passages à l’acte, que nos apprentissages font varier : la variable dépendante). Il m’a donc semblé logique de réaliser mon doctorat en cotutelle, afin que mon travail soit encadré par un enseignant-chercheur en psychologie (France) et un enseignant-chercheur en criminologie (Canada).

Crime et conditionnement

Mon projet de thèse, intitulé « Crime et conditionnement : effet des mécanismes d’apprentissage sur le passage à l’acte criminel », porte donc sur cette thématique. Le projet comportera plusieurs études, visant à examiner les effets du conditionnement sur l’évolution de nos comportements. Il s’intéressera au conditionnement classique, au conditionnement opérant, et au phénomène d’exposition.
On entend par « positif » un conditionnement qui entraîne des émotions ou résultats positifs, et réciproquement pour le négatif. Selon toute vraisemblance, un conditionnement positif devrait augmenter les risques qu’une infraction se répète ou s’aggrave chez quelqu’un. À l’inverse, un conditionnement négatif devrait expliquer qu’une carrière criminelle se stabilise, voire qu’un individu se désiste. Mon projet de thèse permet de vérifier si cette hypothèse est correcte, et à quel point. Si cette hypothèse s’avère juste, ma thèse pourra alors avoir des applications intéressantes.

Améliorer l’identification des criminels, en montrant la continuité de certains parcours, qui n’était pas forcément révélée auparavant.

Faire de la prévention, ex. en modifiant les méthodes policières ou l’environnement, pour diminuer le risque d’infractions répétées.

Créer de nouvelles interventions de prévention de la récidive, en aidant des criminels condamnés à travailler sur leur parcours antérieur.

Avec de la chance, ce projet pourra donc profiter aux psychologues, aux autorités de police / gendarmerie, ou de justice. Il reste assez complexe, et mériterait d’être expliqué par petits morceaux, via des articles ou par projet ! Certains doctorants et chercheurs tiennent par exemple un blog de recherche pour retracer leurs avancées.

Le processus de recherche

Étonnamment, quelque soit la discipline universitaire, le processus de recherche suit un peu toujours les mêmes grandes étapes. Elles peuvent être résumées dans le schéma ci-dessous :

cycle du processus de recherche

Le cycle du processus de recherche

La revue de littérature

La revue de littérature est l’étape lors de laquelle le chercheur lit les travaux scientifiques existants sur son sujet d’intérêt : articles révisés par les pairs, publiés dans des revues, livres et ouvrages scientifiques, manuels, études de cas, bases de données… Selon la discipline et le sujet, les sources peuvent être très variées.

Cette étape permet d’établir ce qui est déjà su par la science, et ce qu’il reste à découvrir. Certaines études donnent de premiers résultats, mais méritent d’être répliquées, ou étudiées dans d’autres contextes. Certains sujets n’ont pas été étudiés depuis longtemps et méritent d’être actualisés.

Avec une bonne revue de littérature, le chercheur sait quelle est la prochaine étape pour mieux connaître son sujet d’intérêt. Elle peut aussi lui donner des idées de recherche auxquelles il n’avait pas pensé. Il est par exemple de regarder ce que d’autres disciplines disent du même sujet. Cette étape est très importante, pour vérifier que notre idée de recherche n’a pas été testée, voir si d’autres pistes d’explication intéressantes ont été proposées, etc.

La problématique

La problématique est la reformulation de la revue de littérature et des idées de recherche sous forme de problème. On pourrait parler de problématisation, pour transformer une question en problème. Ce problème sera résolu par le projet de recherche et ses résultats.
Que reste-t-il à connaître de ce sujet ? Quelle connaissance manque-t-il pour pouvoir intervenir efficacement ? Quelles pistes peuvent expliquer ce phénomène ? Ces questions générales sont transformées en une question plus précise. Cette question soulève des hypothèses de recherche, que le projet cherchera à confirmer ou non.

Exemple :
Question : « Est-il possible que des personnes innocentes avouent des crimes qu’elles n’ont pas commis ? »
1. Hypothèse d’un chercheur : « Non, c’est impossible, seuls les coupables avouent. »
2. Hypothèse d’un autre chercheur : « Oui, si la personne est manipulée par les enquêteurs. »
3. Hypothèse d’un autre chercheur : « Oui, mais seulement si une grande violence physique est employée. »

Pour une même question d’intérêt, les hypothèses seront différentes d’un chercheur à l’autre. Cela amène des protocoles de recherche différents, qui essaieront différentes stratégies pour répondre à la question.

La conception du protocole de recherche

La conception du protocole de recherche est une étape sensible de la recherche scientifique. Le chercheur détermine par quels moyens tenter de répondre à sa question de recherche, sa problématique. Que doivent faire les participants ? Quelles tâches leur donner ? Qu’est-ce qui est mesuré, dans quelles conditions ? Dans quel environnement sont placés les participants ? Est-ce que le chercheur intervient lui-même pour faire varier ce qu’il étudie, ou se contente-t-il d’observer des variations naturelles ? Utilise-t-on des outils et méthodes établis, ou en crée-t-on de nouveaux ?

Il est essentiel d’avoir fait une revue de littérature exhaustive, et une problématisation précise, sinon la recherche ne fonctionnera pas. Si le protocole de recherche est inefficace, les résultats ne permettront pas de répondre à la question posée, et la science n’aura pas avancé…

Dans les recherches quantitatives, il n’est plus possible de modifier le protocole de recherche, une fois que l’on a commencé le recueil de données. Il faut donc avoir tout prévu correctement à l’avance. Entre la création du protocole de recherche et le début du recueil de données, les travaux passent souvent par un Comité d’éthique. Pour les recherches qui impliquent des êtres humains, le Comité d’éthique étudie le protocole avant d’autoriser le chercheur à commencer son étude. Il vérifie que les droits de l’homme sont respectés, que la recherche ne risque pas d’avoir d’effets négatifs sur les participants, etc.

Le recueil de données

Une fois le protocole validé par le Comité d’éthique, lorsque nécessaire, le chercheur peut commencer à le suivre et recueillir ses données. Il essaie de recruter un nombre suffisant de participants pour pouvoir répondre à sa question de recherche. Il utilise des méthodes d’échantillonnage pour choisir des participants représentatifs de la population étudiée.

Les participants volontaires signent un formulaire de consentement, et suivent le protocole de recherche. Les données de recherche sont obligatoirement anonymes, pour les protéger. Ainsi, si un patient s’intéresse aux résultats de l’étude, il pourra recevoir les résultats globaux, mais jamais ses propres résultats. Puisque ceux-ci sont anonymes, même le chercheur lui-même ne peut pas relier les données recueillies au participant qui les a fournies !

Les données sont généralement codées sous forme de tableaux (ex.: des temps de réaction à une tâche, et le nombre de réponses correctes et fausses). Parfois, les données sont beaucoup plus denses : entretiens enregistrés ou retranscrits, etc. De manière caricaturale, les données sous forme de tableaux de chiffres viennent de recherches « quantitatives », et les données sous forme d’extraits de discours viennent de recherches « qualitatives ».

Le recueil de données et le nombre de participants sont très variables, selon les besoins de la recherche. La population étudiée est-elle rare ? Le phénomène d’intérêt se produit-il facilement ? Est-ce qu’on pense qu’une seule hypothèse est vraie, ou est-ce que plusieurs scénarios sont possibles ? Certaines recherches sont donc publiées avec une dizaine de participants, alors que d’autres en ont plusieurs milliers.

Les analyses statistiques

Lorsque la recherche est effectuée de façon scientifique, les résultats bruts ne sont pas directement publiés. Ils passent d’abord par une série de traitements statistiques, pour étudier leur contenu.

De manière synthétique, les analyses statistiques répondent principalement à une question : est-ce que les résultats recueillis confirment notre hypothèse, ou non, ou peuvent-ils venir du hasard ?

Par exemple, si je possède un dé, mais que je ne sais pas quels résultats il peut donner, on peut considérer que chaque lancé de dé est un « participant ». Je lance le dé deux fois, et je tombe deux fois sur 6. Le dé donne donc un résultat de 6 dans 100% des cas. Est-ce une vérité générale, ou est-ce seulement le hasard ?
Le dé a six faces, donc je décide de le lancer six fois. Vais-je forcément connaître tous les résultats possibles en lançant le dé ?

Les analyses statistiques permettent de répondre à ces questions, de différentes manières :
– Est-ce qu’il est plus probable que les résultats soient expliqués par mon hypothèse que par le hasard ?
– Est-ce que mon hypothèse est plus probable que l’hypothèse inverse ?
– Mon hypothèse s’applique-t-elle dans tous les cas, ou seulement dans une catégorie de situations ?
– De combien de participants ai-je besoin au minimum pour répondre à ma question ?
Lorsque les analyses statistiques sont réussies, on dit souvent que les résultats sont significatifs. Cela signifie que l’on peut être suffisamment sûrs de nos résultats, et qu’ils répondent bien à nos hypothèses de recherche, que ce soit pour les confirmer ou pour dire qu’elles sont fausses. Si vous connaissez un étudiant qui rédige un mémoire scientifique, vous le verrez donc sûrement espérer obtenir des résultats significatifs !

La rédaction et la publication

Rédaction

Une fois la recherche terminée, le chercheur rend compte de ses travaux en rédigeant ses trouvailles. La voie royale pour des travaux de recherche est la publication sous la forme d’un article scientifique. Il est proposé à une revue, qui le fait relire par un comité de lecture, et l’accepte ou non.

Sous ce format, les articles sont généralement structurés de la même manière :
– Un résumé de la recherche effectuée, avec ses mots-clés principaux, la question posée et les résultats obtenus.
– La partie théorique, qui regroupe la revue de littérature et la problématique. Pourquoi a-t-on fait cette recherche, et quels étaient les travaux précédents pertinents ?
– La partie méthode, qui explique les choix du protocole de recherche. Avec quels participants, quels outils, et de quelle manière a-t-on répondu à la question ?
– La partie résultats, qui donne les résultats obtenus et les traitements statistiques effectués dessus.
– La partie discussion, qui interprète ces résultats au regard de la partie théorique. A-t-on répondu à notre question ? Qu’a-t-on appris ? A-t-on découvert quelque chose de nouveau ?

Les travaux de recherche peuvent également être présentés sous d’autres formes : livres (qui regrouperont souvent plusieurs recherches), présentation à des congrès ou conférences, cours donnés à l’université …
Toute la rédaction n’est pas forcément faite à la fin de la recherche. Le chercheur peut aussi rédiger son travail au fur et à mesure qu’il l’effectue.

Publication

Réussir à faire publier son travail est la récompense ultime pour les chercheurs, mais le système de publication scientifique internationale comporte malheureusement de nombreux biais. Pour ne prendre qu’un seul exemple, on ne parvient souvent qu’à faire publier des recherches qui valident l’hypothèse de recherche. Pourtant, montrer qu’une hypothèse était fausse donne aussi des informations, intéressantes à partager.

La fin d’un travail de recherche produit donc de la nouvelle littérature scientifique, et donne au chercheur lui-même de nouvelles idées pour essayer d’autres choses. Le cycle du processus de recherche recommence donc à nouveau…

Dernière mise à jour de cette page : 26/08/2022.